De Valencia au Groenland: notre plus dure navigation

 

Nous sommes donc partis le 14 mai de Valencia sur une fenêtre météo tout à fait mauvaise pour passer le détroit de Gibraltar. En effet, entre les deux continents, le vent souffle soit d’Est en Ouest soit d’Ouest en Est. Dans notre cas, nous l’avions en pleine face pour sortir. Mais l’Arctique n’attend pas et encore moins le passage du Nord-Ouest qui n’est ouvert que quelques semaines par an. Etant donnée que la météo ne prévoyait aucuns changements sous 15 jours, on s’engage en bataillant contre le vent pour sortir de la Méditerranée. Autant vous dire qu’on ne commence pas par du plaisir. C’est du près et on n’avance pas. Mais vous imaginez bien qu’on était remonté comme des pendules. En fait, avec Maria, on n’avait pas arrêté de bosser depuis qu’on avait le bateau, soit presque deux ans à bosser. En gros on était des cocottes minutes sous 2 ans de pression pour préparer le bateau et faire rentrer assez de sous pour partir. Mais bon on a réussi à partir et on y va ! Vent dans la gueule mais on y va ! A l’approche du détroit de Gibraltar, le trafic maritime augmente, il faut être vigilant, il y a des gros bateaux partout. C’est impressionnant le nombre de marchandises qui transitent par là. Ça matérialise un peu mieux Amazon, Temu, Aliexpress et tous les biens de consommation qu’on importe et exporte aux quatre coins de la planète. La terre aussi est telle une cocotte-minute.

Le stress et la fatigue ainsi que la navigation difficile au près n’ont pas aidé l’ambiance à bord qui est franchement moyenne. Une fois sorti de la Méditerranée, on arrive laborieusement à Barbate côté Atlantique ça va déjà un peu mieux, on se relâche avec Maria et on commence à prendre du plaisir. Notre arrivée à Barbate fut digne de bons amateurs, on a mal prévu le courant qu’on a en pleine poire pour sortir ainsi que le vent. Résultat, on tirera des bords devant le sémaphore, dont le personnel doit bien se marrer de voir ce spectacle, que j’imagine fréquent, des voiliers qui galèrent contre le courant. A notre arrivée à Barbate, on entend un message PAN PAN à la VHF : « Orca attack, Orca attack ». Des français, à une position de 5 MN de nous sont entrain de se faire croquer le safran par des orques. Nous on est un peu comme des fous à bord. Un autre voilier français monopolise le canal 16 pour savoir ce qu’il se passe. Le CROSS Espagnol l’envoie sèchement sur un autre canal. On n’en saura pas plus mais j’imagine que ça ne se sera pas si mal passé, on ne les a pas vus débarquer à Barbate en étant remorqués. En parlant avec des gars du coin, ils nous racontent des histoires de voiliers de 20m qui ont failli couler de justesse, d’autres n’ont pas eu cette chance. C’est un sacré problème pour les plaisanciers et pour les orques qui risquent d’avoir de plus en plus de représailles. Les plaisanciers s’équipent, les plus virulents, avec de la dynamite, d’autres avec des fusées parachutes, du sable, de l’essence, certainement des fusils également. Ils ne sont que 50 individus, les plaisanciers des milliers. La lutte est inégale. Espérons que ce comportement ne les mette pas en danger. S’en prendre à un orque est passible de prison toutefois il me semble. Ça calme un peu. Mais bon au fur et à mesure de nos navigations on entendra toutes sortes de récits à ce sujet. Un ami a eu leur visite au large de la Bretagne, à peine parti pour un tour de l’Atlantique. Pas évident à gérer…

L’objectif du Groenland et d’arriver à temps pour le passage du Nord-Ouest est toujours là. Donc après 2-jours à manger des tapas à Barbate, on remonte Nord à Cadiz pour pouvoir partir vers les Açores. On visite la superbe ville de Cadiz, bien que notre port soit très éloigné du centre-ville, c’est sympa et on prend du plaisir à se balader dans cette belle ville.

On traversera le 26 mai pour une navigation qui durera 9 jours. Le départ est dur, au près dans de la mer et du vent. Ayant peur que les orques nous mangent notre régulateur d’allure à safran auxiliaire, on ne l’avait pas mis au départ de Cadiz. On attendra d’être en pleine mer pour le mettre. Chose quelque peu délicate car le régulateur doit bien peser ses 30 kg mais bon on se met à la cape et en moins d’une heure, on est reparti !

Va s’en suivre un certain apprivoisement de celui qu’on nommera Paco. Paco est capricieux et tantôt il nous aidera, tantôt il nous embêtera mais globalement, une fois apprivoisé, on sera très content de lui. La suite de la navigation se fera sans trop de problèmes, on pêchera une bonite, il fait beau, on est au portant, on se fait même un peu de sport à bord. C’est long mais c’est chouette. On voit des dauphins communs et des globicéphales. C’est notre première navigation aussi longue pour tous les membres de l’équipage. A notre arrivée, comme souvent par la suite, le vent tombe. On finit donc au moteur.

On atterrit à Sao Miguel, l’île la plus grande et la plus peuplée des Açores. Aux Açores, point de mouillage, on restera donc dans la marina de Ponta Delgada pendant environ une semaine. Rien qu’au premier contact, on adore. Le port est rempli de voiliers de voyage. Je rencontre même une connaissance de Bretagne sur les pontons qui revient de voyage. On se balade dans l’île et on adore, de superbes paysages, on mange bien, il fait beau. La belle vie quoi. Les filles peignent notre logo à côté des autres sur le quai. On attend un petit vent d’Est pour nous pousser vers les îles centrales des Açores. Une fois le vent arrivé, le dessin fini, on file sur Sao Jorge. Là on mange du fromage, on se balade sur l’île. On participera même à une fête locale très sympa. La chasse sous-marine est pas mal du tout là-bas et on se régale tous les jours avec du poisson. En attendant, on regarde bien sûr la météo pour partir au Nord.

On voit un créneau qui se dessine et on décide de partir. Direction le Groenland. Avant ça, on fait une étape à Horta pour trouver un coulisseau de GV dans le seul voilier de l’île. On sait que derrière, on n’aura pas de coulisseaux avant longtemps. Malheureusement, il n’a pas celui qu’on cherche. On aurait quand même dû en acheter des simples, ça nous manquera par la suite. Horta ce n’est pas très plaisant comme port à cette époque de l’année parce que c’est bondé. Ça ne dure qu’un mois et demi à deux mois. A partir du 15 juillet c’est plus calme. De mai à juin, tout le monde revient de transat et du coup on doit passer mille ans à attendre pour faire des check ins et check out. Le genre de trucs qu’on adore. Le seul truc marrant, c’est de dire aux gens qui rentrent de transat qu’on part au Groenland et voir leur réaction, qui mélange surprise et incompréhension.

Après notre escale technique qui fut un échec, on décolle du voilier à couple et on trace direction Groenland !! Sauf qu’on fait un départ cocotte-minute et le couvercle pète au départ de Horta, Maria et sa sœur s’engueulent comme jamais. J’ai carrément hésité à partir, parce que ce qui nous attend, c’est du costaud, faut qu’on se serrent les coudes. Mais bon on part quand même parce que dans tous les cas personne à bord voulait rester une seconde de plus à Horta. On largue donc les amarres le 18 Juin pour une longue traversée.

Si seulement on avait su ce qui nous attendait à l’arrivée… On a voulu bien faire sur toute la ligne et en fait, on est parti trop tôt. Se presser de partir de Valencia pour passer Gibraltar, premier faux pas. Le trajet était long, on n’était pas en retard on avait le temps d’attendre des fenêtres météo. On aurait très bien pu se détendre à Ibiza, Mais bon, le manque d’expérience du voyage en voilier et l’appel du large a fait qu’on a pris une série de mauvaises décisions. Pas grave, je ne suis pas sûr que ça aurait changé l’issue de ce qu’il s’est passé ensuite, quoi que.

On part donc de Horta, les 3 – 4 premiers jours de navigation tout se passe bien, beau temps, bonne pêche, portant, navigation sympa quoi. Ensuite on commence à rentrer dans la zone de dépression, on prend régulièrement 30 nœuds, on est humide, il fait pas chaud. Notre Starlink galère un peu donc on a du mal à choper la météo. On sait qu’on va prendre une cartouche mais comment, quelle force, on ne sait pas trop… On a la bonne idée d’envoyer un message via iridium à 2 copains à terre mais les messages s’affichent mals. Dans tous les cas, on n’a pas trop le choix que d’aller dedans. Finalement, on aura un bon 50 nœuds avec environ 4-5 m de vagues. Une ambiance bien particulière dans ces zones où on ne croise pas grands bateaux.  Le Mano se comporte bien et est sécurisant, c’est déjà ça. C’est même paquito notre régul qui barre ! Il tient dans 50 nœuds bien qu’on l’aide un peu à la barre.

Heureusement, après la tempête, on a toujours l’accalmie. Une fois cette dépression passée, le vent descend et on arrivera au Sud du Groenland en rencontrant un coup de vent à 40 nœuds mais pas plus. L’ambiance à bord est globalement bonne, bien qu’on soit éprouvé par les conditions difficiles. La vie à bord est rythmée par nos quarts et on tient le froid en se faisant des infusions, des crêpes au nutella ou beurre sucre et des nouilles chinoises. On n’arrête pas de manger. Faut dire qu’entre le manque de sommeil et le froid, on brûle des calories..

En attendant, notre Starlink remarche bien et on capte les cartes des glaces. On est le 02 juillet et on prévoit d’atterrir à Nanortalik. La carte des glaces nous annonce que le village est relativement dégagé de glace. Seulement : surprise !! Je me fais réveiller par Maria, j’étais épuisé à ce moment-là, j’entendais le bruit des glaçons sur la coque mais je ne me réveillais pas, j’étais comme dans un rêve. Je me lève en réalisant qu’on est dans un granité géant ! Au début des petits glaçons, puis des plus en plus gros, des growlers et des icebergs. On est à la voile, le vent est calme mais la météo prévoit un coup de vent de Nord-Ouest (30 – 35 nœuds établis en pleine face) qui arriverait sur nous dans

quelques heures.  On affale et on met le moteur. On tourne pour chercher une entrée dans ce labyrinthe de brume et de glace. On se fait un peu peur. On ne connaît pas c’est stressant. Beau mais stressant. Le radar nous montre qu’on est entouré. Pas question de prendre 30 nœuds là-dedans. Pas le choix, on fait demi-tour et pique plein Sud. Arrivés à seulement 20 Milles du Groenland le 02 juillet, après 12 jours de mer, sans voir la Terre, on repart. On repart pour 500 Milles nautiques plus au Nord, là où c’est libre de glaces.

Et on repart pour ce qui sera certainement la navigation la plus difficile de notre voyage. On commence par 30-35 nœuds au près plein Sud (à l’opposé donc de notre but). Pour remonter au près toujours le jour suivant. Sauf qu’après ça, on en vient à aimer le près car on est maintenant au portant dans un vent soutenu. On aura régulièrement 25 nœuds et jusque 40 nœuds sur cette remontée du Groenland. Le vent est gelé, la pluie rentre dans le bateau. Il fait 5 degrés dans le bateau. On galère à se réchauffer. Dès qu’on finit notre quart, on met 2h pour avoir les pieds à température correct pour dormir. On tourne aux tisanes, aux crêpes et aux nouilles chinoises.

On a tellement froid qu’on essaye de se chauffer en allumant le poêle reflex (au portant ça marche mais pas au près, la fumée rentre dans le bateau) sauf que le vent forci et on décide de prendre un ris dans la grand-voile. Donc de se mettre au près. On oubli le poêle allumé et en pleine manœuvre, la fumée du poêle rentre dans le bateau, asphyxiant l’équipage qui ne savaient pas le couper (on ne l’avait pas encore utilisé). Entre la peur d’un incendie et l’asphyxie à la fumée de gasoil, la tension est montée dans l’équipage, montée de stress oblige. Tout le monde redescend en pression et on aère le bateau pour enlever cette foutu odeur de gasoil… Le bateau repart à 5 degrés et y restera jusqu’à la fin de notre voyage. En attendant s’en était trop pour Emrys, il décidera après ça de prendre des billets d’avion pour rentrer. Dommage, on perd notre copain pour le reste du voyage et lui aura fait le plus dur sans vraiment profiter des paysages grandioses qu’offre le Groenland. Mais c’est la vie, et plein de bonnes choses l’attendent à Paris, si si c’est possible. Toute sa vie mise en pause le temps de son voyage, à savoir sa copine, sa famille, ses amis, l’entreprise qu’il était en train de mettre sur pied et les terrains d’athlétisme où il pourra faire de tours de pistes à cœur joie. Bref, on a perdu un membre d’équipage avant même de mettre le pied à terre.

On arrivera à Nuuk 2 jours plus tard, avec le réconfort d’avoir vu moultes globicéphales, fulmars boréales et autres phoques et Iceberg sur notre remontée. L’arrivée à Nuuk fait plaisir mais ne sera pas des plus reposantes les 2 premiers jours.

Enfin bon on s’en fout, on est arrivé au Groenland !!

 

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